Visite de Trinlay Rinpoché

Thinlay Rinpoché enseigne à Kundreul Ling

Ne perdons pas cette opportunité, la vie est éphémère

Invité en septembre dernier, Thinlay Rinpoché a débuté un premier cycle d'enseignements sur « l'introduction à la conduite des bodhisattvas » du grand maître indien Shantideva. A l'occasion de ce premier enseignement donné à Kundreul Ling, il a accordé une interview passionnante au Karmé Guendune.

Karmé Guendune : Pourriez-vous nous parler un peu de votre vie ? Quand le XVIe Karmapa vous a-t-il reconnu comme la réincarnation d'un maître tibétain ?

Karma Thinlay Rinpoché : Le Karmapa est venu en France à Paris fin 1974 - début 1975.

Mon père l'a rencontré, mais je n'étais pas né. Mes parents, profondément attirés par le bouddhisme, ont souhaité le rencontrer à nouveau en Inde. J'avais à peine un an. Ils se sont donc rendus au Sikkim, mais il se trouvait au Népal. Arrivés à Darjeeling, ils y ont fait la connaissance du Vénérable Kalou Rinpoché. Ma mère a pris refuge à cette occasion avec Kalou Rinpoché et lui a demandé de me le donner aussi. Curieusement, il lui a répondu : « Ce n'est pas à moi de le faire, mais ne vous inquiétez pas, cela se fera ».

Peu de temps après, nous nous sommes rendus au Népal. Mes parents ont demandé une audience à Sa Sainteté. Apparemment, quand je l'ai vu, j'ai couru vers lui et ai sauté sur ses genoux. Sans que mes parents aient dit ni ne lui demandent quoi que ce soit, il a dit : « Je dois donner refuge à cet enfant ». Il a aussitôt accompli le rituel. En y réfléchissant, je ne crois pas que cela aurait été la réaction normale d'un  enfant d'aller sans crainte sur les genoux d'un personnage si impressionnant comme l'était Sa Sainteté. On m'a rapporté que c'était à ce moment-là que le Karmapa a pour la première fois à son entourage que j'étais un Tulku.  

Mes parents ont beaucoup aimé le Népal et ont donc décidé d'y louer une maison. J'insistais chaque matin pour aller au stupa de Bodhanath et si on ne m'y amenait, je me plaignais. Je me souviens très vaguement de cette période. Il paraît que je répétais avec insistance que je voulais aller vivre au monastère. Cependant, je me souviens avoir mis, un jour, quelques jouets dans un petit sac et avoir tenté une fugue pour aller vivre au monastère. On m'a vite rattrapé. Contrarié, j'ai pleuré.

Mon insistance a fini par convaincre mes parents qui ont finalement bien voulu me laisser suivre une éducation tibétaine traditionnelle. Ils m'ont confié au Vénérable Kalou Rinpoché en qui ils avaient une très grande confiance. J'ai eu alors le privilège de vivre à ses côtés. Je devais avoir presque trois ans. Mes parents me voyaient évidemment très régulièrement, surtout ma mère qui a vécu très près de moi durant toute cette période.

KG: Comment avez-vous fait le choix d'une vie laïque ?

KTR : En fait, j'étais très jeune, à peine trois ans, quand j'ai commencé à vivre dans un monastère et à porter l'habit monastique, mais trop jeune pour recevoir l'ordination du novice ou du moine. J'avais reçu l'ordination des vœux laïques auprès de Kalou Rinpoché. Par la suite, lorsque je suis allé vivre à Montchardon, où je n'étais plus dans un cadre strictement monastique, je n'ai jamais eu vraiment l'occasion de recevoir les ordinations pour devenir moine ne s'est pas présentée. J'ai fait le choix de ne pas devenir moine tout de suite. Cela me semblait très difficile en occident, en dehors d'un cadre monastique, d'autant plus que je souhaitais compléter ma formation bouddhique en poursuivant des études universitaires

R : Est-ce que vous pourriez nous parler de votre activité? Vous adressez-vous essentiellement à un public bouddhiste ? Faites-vous des conférences?

KTR : A l'invitation de certains centres bouddhiques et à la demande de S. S. Shamarpa,  j'ai été amené à enseigner principalement pour la communauté bouddhique en Europe et aux Etats-Unis, ainsi que moins fréquemment en Asie. Il m'arrive également de m'adresser, assez souvent d'ailleurs, à un public non bouddhiste. J'ai participé à un certain nombre de colloques interreligieux en Europe. J'ai enseigné occasionnellement dans des cadres universitaires comme aux Etats-Unis à Stanford ou en France à l'Ecole Normale Supérieure.

KG : Quand on a besoin d'assumer son existence et de gagner de l'argent, ce n'est pas évident d'arriver à intégrer le dharma dans sa vie. L'idéal serait d'être moine, mais ce n'est pas évident. Qu'en pensez-vous?

KTR : Il peut nous sembler difficile de pratiquer dans un cadre de vie laïque et professionnel, mais je crois néanmoins que les deux, à savoir la vie laïque et la pratique bouddhique, sont tout à fait compatibles. Nous avons même les témoignages du passé de personnes qui ont atteint l'éveil tout en vivant dans le monde, tels certains Mahasiddhas* de l'Inde qui pratiquaient tout en assumant un métier et les responsabilités d'une vie civile. L'important est de recevoir les instructions pour savoir comment pratiquer exactement et de trouver du temps, surtout quand on débute, pour se consacrer périodiquement à des retraites de méditation et d'études rigoureuses. Toutes les circonstances de la vie, qu'elles soient heureuses ou malheureuses, peuvent pour celui qui sait en prendre avantage être l'occasion de progrès spirituels.

Ici, en occident, nous sommes matériellement très privilégiés. De plus, l'enseignement bouddhique nous est à présent de plus en plus accessible. Il nous faut donc en prendre conscience et véritablement tirer profit de ces circonstances favorables sans perdre de temps, car la vie est éphémère. Que toutes les circonstances favorables puissent se réunir, comme cela l'est à présent pour nous, relève réellement du prodige ou du miracle.

En tant que bouddhiste laïque, l'important c'est d'abord d'être à la hauteur de l'enseignement bouddhique. Il faut s'efforcer d'être un exemple pour tous tant par ses connaissances et son discernement que par son intégrité, sa droiture, sa bonté et sa compassion. Il faut essayer d'être une source d'inspiration et d'admiration en faisant preuve des qualités que le Bouddha nous enjoint de développer, et ceci dans notre vie de tous les jours. Il me semble que c'est là un point essentiel. Surtout faire preuve d'amour et de compassion qui constituent le cœur de la voie.